décembre 09, 2022

Page blanche ou cadre de vie?

Il y a en tout cas deux manières d’envisager la question des fusions:

La première, c’est la manière conceptuelle prônée par des intellectuels, ou par les milieux économiques, qui considèrent globalement un pays, la Suisse en l’occurrence, comme une page blanche à redessiner pour qu’il convienne mieux à leurs vues, à leur théorie voire à leurs ambitions.

C’est malheureusement aussi celle de nos autorités politiques cantonales, fribourgeoises par exemple, qui ont chargé les préfets de proposer un plan de fusions qui a abouti à un projet de canton à 35 communes.
« Le préfet devra redessiner son district avec le nombre idéal de communes […] Une fois ce plan avalisé par le Conseil d’Etat, le préfet devra faire de la promotion pour tenter de le réaliser. Si le Conseil d’Etat estime que le préfet n’a pas été suffisamment ambitieux, il peut lui renvoyer le plan et lui demander d’aller plus loin. »

Concurrence ou « émulation », les mêmes processus sont en cours dans une majorité de cantons suisses. On n’est déjà plus sur un plan politique où il s’agirait de régler des problèmes particuliers et concrets que pourraient rencontrer certaines communes. Nous passons maintenant au stade conceptuel où les fusions s’envisagent sur le papier par régions entières, la problématique est devenue cantonale voire fédérale. Ecoutons un ancien Conseiller d’Etat fribourgeois justifier de nouvelles subventions destinées à encourager les fusions de communes. Lorsqu’on s’étonne que son canton déjà « champion des fusions communales » soit prêt à repartir en campagne, il répond : « Parce que le travail n’est pas achevé. Certaines régions ont fait une grosse mutation et d’autres pas du tout. Notamment la Singine, une partie de la Broye, une partie du Lac ont pensé que les fusions c’était pour les autres.»

 (« Il rêve d’un canton à 60 ou 70 communes », Interview de Pascal Corminboeuf dans La Liberté du 2 mai 2011)

 

Une sorte de stratégie du choc.

Et puis, il y a la manière des citoyen(ne)s et des communautés locales qui sont emportés dans la déferlante des fusions qui leur tombe dessus et qu’on leur demande de valider rapidement par leur vote dans une sorte de «stratégie du choc ».

Je fais partie de ceux-ci, et l’actualité de la fusion de ma propre commune, Domdidier(FR), m’a amené, presque malgré moi, à m’intéresser de près à cette vague, à cette mode, que dis-je, à cette obsession devenue politiquement correcte. Je me suis posé la question de savoir ce qui rendait soudain ce phénomène « inéluctable» dans nos cantons après avoir trouvé une première concrétisation d’autorité dans quelques pays après la dernière guerre, et ce qui justifiait son emballement depuis plus de deux décennies.

A ma grande stupéfaction, je me suis rendu compte des bouleversements majeurs que l’étendue de cette modification institutionnelle va provoquer dans la vie politique suisse, voire européenne puisque la tendance est lancée et que la réforme territoriale est redevenu un sujet chez nos voisins français aussi.

Une machinerie de plus en plus contraignante est à disposition de toute candidature, « spontanée » ou non. Si les fusions ne le sont pas, ne rencontrant que peu de résistance organisée le mouvement semble, lui, pour l’instant s’emballer de façon fatale et être générateur de deux problèmes dont l’ampleur des conséquences paraît échapper à tout le monde, ou du moins à ses promoteurs que je me retiendrais bien, pour l’instant, d’accuser de cynisme, préférant considérer qu’il s’agit d’une confusion d’intérêts.


1. Le premier est la perte programmée de la démocratie directe au niveau local qui est LE problème dont on parle le moins mais qui aura les conséquences les plus dévastatrices à long terme. Le renoncement à notre autodétermination, à une vie de proximité, à la simplicité, à notre liberté. Ce renoncement est définitif. Aucune modification constitutionnelle concernant les fusions n’inclut une possibilité de retour en arrière si les choses devaient mal tourner.


Et les choses tournent mal…


2. Le deuxième problème, dont on ne prendra également la mesure que plus tard, c’est la contribution de ce mouvement de fusions à la concentration en pôles urbains au détriment de la ruralité. Ceci au nom de la sacro-sainte « croissance » avec son slogan « toujours plus ». A l’heure celle-ci est de plus en plus clairement désignée comme la source d’une future déliquescence de nos sociétés industrielles, elle se traduit aujourd’hui par une conception économique de la politique qui voudrait qu’on administre les communes comme des entreprises, sachant qu’au bout du compte c’est le citoyen, comme l’employé d’ailleurs, qui paie les pots cassés, au sens propre et figuré.


Que voulons-nous défendre ?
Que voulons-nous construire ?

Ce débat est éludé et on nous sert des solutions toutes faites qui répondent en fait à d’autres préoccupations, à d’autres ambitions./BH